Le monde: Didier Leschi : « La France reste un grand pays d’immigration »

Le directeur général de l’Office français de l’immigration et de l’intégration estime toutefois,
dans une tribune au « Monde », qu’il conviendrait que la société favorise davantage
l’intégration de ces populations nouvelles.

Tribune. La poussée migratoire qui touche aujourd’hui l’Europe n’entraîne pas seulement des
bouleversements politiques, que reflète l’arrivée progressive au pouvoir de partis populistes
ou xénophobes, elle oblige l’ensemble des démocraties européennes à réfléchir sur notre
identité collective et sur les problèmes nouveaux d’intégration.


Au-delà des 100 000 demandes d’asile enregistrées en France en 2017, et même avec une
progression de la demande de 25 % depuis le début de l’année, la France demeure sur la
longue durée un pays d’immigration légale, avec plus de 200 000 titres de séjour par an
délivrés en moyenne ces vingt dernières années, ce qui fait qu’il n’y a jamais eu en France
autant d’immigrés dans la population que maintenant – entre 9 % et 11 % en fonction des
calculs.

Sur deux générations, la proportion de ceux qui ont un lien direct avec l’immigration
représente ainsi près du quart de la population française. Aux Etats-Unis, cette part est de
26 %. Nous pouvons même ajouter que sur la longue durée, en raison des quotas en vigueur
outre-Atlantique de 1921 à 1965, la France n’a pas à rougir de la comparaison puisque le
stock des immigrés y avait baissé drastiquement. Il représentait 15 % de la population
américaine au recensement de 1910, il n’en faisait plus que 5 % au recensement de 1970,
avant de remonter rapidement grâce à l’abolition des quotas. Il se situait à 13 % au
recensement de 2010. Entre 1955 et 1964, la France, grand pays d’immigration, recevait
chaque année plus de migrants que les Etats-Unis (à population égale, bien sûr). Aujourd’hui
comme sur la longue durée, on ne peut donc reprocher à notre pays de ne pas être un pays
accueillant. Et même d’avoir accompagné les mutations que connaissent les phénomènes
migratoires.
 

« Migrant », un mot fourre-tout

Ainsi, du fait du tarissement de l’immigration ibérique, la part de la migration venant du
Maghreb et du reste de l’Afrique a fortement augmenté, passant de 20 % à près de 50 % dans
les années 2000. Alors qu’au début des années 1980 un immigré sur deux venait d’Europe,
aujourd’hui un sur deux vient d’Afrique – il en va de même globalement en matière de
demande d’asile. Et si la part des Maghrébins reste stable, représentant 30 % de cette
immigration, le fait notable est l’arrivée massive de Subsahariens issus en particulier des pays
francophones.

Non seulement les nationalités en tête de la migration légale demeurent les pays du Maghreb,
mais dans le même temps la demande d’asile des originaires du Maghreb comme ceux de
l’Afrique francophone ne cesse d’augmenter, alors que les taux de protection de l’Office
français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) pour ces pays sont très faibles. Le fait
est là, il y a quatre fois plus d’Africains de l’Ouest que de Syriens qui demandent l’asile en
France

.
C’est un peu pour ne pas appréhender comme il se doit ces réalités nouvelles des migrations
que « migrant » est maintenant utilisé comme un mot fourre-tout mélangeant sans cesse ceux
qui fuient parce qu’ils sont en besoin de protection avec ceux qui viennent parce qu’ils ont un
droit au séjour et ceux qui espèrent quitter la misère au risque de demeurer longtemps
clandestins. Le vocable « migrant » a ainsi fait disparaître le « travailleur immigré », terme
qui situait les personnes dans un espace social laïque et indiquait une place positive dans
l’utilité collective – et non le seul regard compassionnel, parfois même condescendant, qui
semble s’accompagner chez nos concitoyens d’une cécité devant les problèmes nouveaux
d’intégration qui se posent à nous.


Il en va ainsi de la répartition géographique des nouveaux arrivants. Un phénomène de
concentration s’accentue. Les immigrés sont plus visibles dans l’habitat urbain populaire que
dans les quartiers bourgeois. Une ville comme Paris illustre parfaitement le phénomène. Le
pourcentage d’immigrés dans la population globale représentait 30 % au début des années
1980, il n’est plus que de 20 % aujourd’hui. L’apparition ponctuelle de campements dans la
capitale cache le phénomène de longue durée : le prix du foncier éloigne les pauvres, comme
les demandeurs d’asile, qui sont relégués aux portes de Paris ou en régions.

Améliorer les premiers pas des nouveaux arrivants


Cependant, la démographie quantitative n’explique pas tous les problèmes. L’intégration
résulte du processus de socialisation au fil des ans. Mais le temps à lui seul ne suffit pas. Pour
qu’il opère positivement, l’expérience du passé montre que d’autres éléments sont
nécessaires, dont aujourd’hui l’absence ou l’affaiblissement ralentissent ou même peuvent
faire obstacle au processus d’intégration.


S’il demeure encourageant que les populations françaises, allemandes, d’Europe du Nord ou
du Sud – comme Valence vient d’en faire la démonstration – sont dans leurs profondeurs
accueillantes, on ne peut ignorer l’expression des craintes qui traversent l’Europe. Elles ont
pour fondement la peur que les nouvelles vagues de migrants ne remettent en cause notre
mode de vie, et surtout nos acquis, fruits de longues batailles politiques et sociales, telles par
exemple, en France, la laïcité ou la lutte pour des rapports égaux entre hommes et femmes. De
même, le fait qu’aucune politique publique ne puisse prendre en charge la difficulté pour des
jeunes hommes, qui représente la grande majorité des demandeurs d’asile, d’accéder à une
sexualité accentue les craintes, qu’elles soient fondées ou irrationnelles.


Dans ce contexte, le renforcement de l’apprentissage de la langue comme porte d’entrée à
notre culture et les missions confiées à l’Office français de l’immigration et de l’intégration
(OFII) en matière d’accompagnement vers la formation et l’emploi, décidées par le comité
interministériel à l’intégration, sont une bonne chose. Ils vont permettre d’améliorer les
premiers pas des nouveaux arrivants, en particulier des réfugiés.


Mais cela ne peut remplacer ce qui avait favorisé l’accueil des migrations passées à travers la
socialisation dans les entreprises, comme dans les zones d’habitat populaire : l’existence
d’une culture ouvrière, laïque, politique, qui aidait à partager des valeurs communes et faisait
que les immigrés accédaient à une citoyenneté sociale à défaut d’une citoyenneté politique.
Ce renouveau ne dépend pas de l’Etat.

 

Cliquez ici pour la version PDF